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Dossier : Séismes et patrimoine culurelQuestions/Réponses : le point de vue de l’archéosismologue

Mardi 28 janvier 2014

Entretien avec Georgia Poursoulis (DIA-gnossis Engineering)

Selon vous, pourquoi doit-on préserver le patrimoine historique ?

Ce qui fait la beauté et l’attrait touristique de nos villes et villages c’est le patrimoine bâti ; ces vielles maisons en pierres qui ont traversé les siècles et témoignent de l’évolution de l’architecture, des savoir-faire des bâtisseurs d’autrefois et des aléas de l’histoire et du temps à travers les traces, lisibles sur leurs façades, des événements qu’elles ont subis.

Les centres historiques des villes sont une richesse inestimable à la fois du point de vue de l’historien et de l’archéologue qui peuvent reconstituer grâce au bâti en place des pans de notre histoire commune, mais aussi du point de vue, plus pragmatique du pouvoir local qui possède là de quoi attirer durablement les mannes touristiques pour peu qu’il en prenne un minimum soin.

Préserver ce patrimoine bâti pour le transmettre aux générations futures comme il nous a été transmis est au centre des politiques culturelles depuis la loi Malraux du 4 août 1962. Cette loi a permis la mise en place des secteurs sauvegardés. Le classement ou l’inscription de bâtiments au titre des Monuments Historiques, permet de conserver des édifices remarquables par leur architecture ou des éléments de décoration intérieure jugés suffisamment caractéristiques pour être préservés ; ce qui sauve ces édifices de la destruction ou de la modification, inhérentes à l’évolution de nos besoins et de nos attentes sociales.

Mais pour le bâti plus commun des campagnes et des villes dit « vernaculaire » qui ne comporte rien de remarquable, à part le fait d’avoir traversé les siècles et d’être encore là aujourd’hui, aucune mesure ne le préserve des attaques du temps ou de la volonté de modernisation de ses propriétaires. Il est pourtant un témoin de l’histoire au même titre que le bâti monumental classé et c’est ce bâti vernaculaire : la simple maison du paysan, du commerçant ou du petit bourgeois (l’habitant du bourg) d’autrefois qui fait aujourd’hui l’attrait de nos centres anciens et donne l’envie au visiteur de s’y aventurer « à la recherche du temps perdu ».

Qu’est-ce qui conduit à rendre le bâti vulnérable aujourd’hui ?

Ce qui fait la vulnérabilité   du bâti ancien de ces centres historiques, ce n’est le plus souvent pas la technique de sa construction, ni son ancienneté même, car ces maisons ont perduré jusqu’à nos jours, sans cesse réparées et améliorées au fil des évènements. Dans les zones dites « à risques », l’exposition des bâtiments aux aléas naturels a toujours été acceptée et plus ou moins anticipée par des mesures de protection et de renforcement selon la période de retour   des phénomènes.

Ce qui fait la vulnérabilité   du bâti ancien aujourd’hui c’est principalement le manque d’entretien et l’abandon qui les fragilisent, ce sont les transformations intérieures et les modifications inadaptées, telles que les rehaussements d’un étage dans des matériaux disparates ; les agrandissements, la multiplication et les créations d’ouvertures à des endroits sensibles (proximité des angles, absence de panneaux de contreventement etc.). C’est aussi parfois l’absence de volonté politique de préservation ou de consensus d’action pour le maintenir ; ce qui conduit à des situations aberrantes où il devient plus facile et plus économique pour les pouvoirs publics locaux de laisser un bâtiment ancien se détériorer de lui-même et de le détruire ensuite sous le prétexte de la protection des populations face à la menace de ruine que de le réhabiliter.

Parfois le classement même d’un bâtiment, mesure qui devait le préserver, lui devient néfaste tant l’opposition entre l’impossibilité de modifications liées au classement et l’obligation de mise aux normes pour tout usage de ce dernier empêche toute réhabilitation de l’édifice pour un usage public qui permettrait de le sauver.

Est-ce que vous pourriez donner des exemples de cette vulnérabilité   aux séismes ?

Nous avons longuement travaillé de 2001 à 2006 sur la ville de Manosque qui est soumise à l’aléa sismique   car située sur un des tronçons de la faille   de la Moyenne Durance. Le centre historique est particulièrement vulnérable du fait de l’évolution économique et sociale de la région depuis les années 60 et l’installation du centre nucléaire de Cadarache.

Une majorité de Manosquins ont ainsi progressivement abandonné les maisons historiques du centre-ville, pour s’installer en périphérie, dans un habitat individuel confortable et moderne, nouvellement construit, répondant davantage à leur statut social et procédant ainsi au développement de la ville moderne hors des murs de la ville historique. Le bâti du centre-ville, ainsi abandonné de sa population d’origine et non entretenu par les propriétaires, s’est vu, peu à peu, réoccupé par une nouvelle population plus pauvre, parfois issue de l’immigration.

Centre ancien de Manosque : bâtiment non entretenu et présentant des modifications par introduction de matériaux de différents types
Centre ancien de Manosque : bâtiment non entretenu et présentant des modifications par introduction de matériaux de différents types
Source : G. Poursoulis

Dans d’autres cas, les habitations sont laissées à l’abandon et seuls les rez-de-chaussée sont aménagés et modifiés pour accueillir les boutiques et commerces du centre ville. Les bâtiments rachetés et réhabilités ne le sont pas toujours dans le respect de l’ancien, souvent pour des raisons économiques et du fait des exigences de confort de la vie moderne. Ces modifications allant dans le sens de l’amélioration de la qualité de vie produisent des effets néfastes de fragilisation des structures, les exposant d’avantage au risque et les rendant, de ce fait, plus « vulnérables » qu’à leur construction. On constate ainsi l’ouverture de garages par agrandissement de l’ouverture de la simple porte d’origine, réduisant ainsi les panneaux pouvant servir de contreventement de part et d’autre de celle-ci. Des surélévations sont construites par ajout d’un étage, parfois en retrait sur le reste de l’édifice ce qui introduit une irrégularité du plan en élévation et la présence d’un angle rentrant susceptible de générer des mouvements différentiels lors du séisme  , pouvant conduire à un endommagement du bâtiment. Les matériaux des extensions verticales sont rarement identiques à ceux d’origine : introduction de parpaing ou brique sur pierres de taille ou moellons, ce qui apporte, une hétérogénéité et une fragilisation, ces matériaux ayant des comportements différents durant le séisme  .

L’élargissement des fenêtres pour apporter plus de clarté est également un élément de faiblesse nouvelle pour ce type de bâtiments anciens. L’exemple le plus symptomatique de ces « triturations » de bâtiments anciens, au gré des fantaisies ou des besoins des populations nouvelles, nous est donné par l’Ecole de Musique de Manosque, ancien couvent des Observantins, laquelle cumule une surélévation en matériaux différents, des ouvertures élargies et surmultipliées, conduisant à une fragilisation et une défiguration du bâtiment historique.

Ajout d'une surélévation et multiplication des ouvertures sur un bâtiment historique de la ville de Manosque
Ajout d’une surélévation et multiplication des ouvertures sur un bâtiment historique de la ville de Manosque
Source : G. Poursoulis

Par ailleurs, nos sociétés acceptent de moins en moins le risque et tentent de l’éradiquer par la normalisation des processus de construction et la protection des populations. Mais pour le bâti ancien, historique, préservation et protection face aux risques naturels deviennent des concepts antithétiques si l’on cherche à leur appliquer aveuglément les normes établies et en utilisant des matériaux modernes dont le comportement dynamique est différent de celui des matériaux d’origine. Dans ce cas, il arrive que les modifications modernes entrainent des dommages plus graves au bâti après un événement sismique d’importance. C’est une situation que nous avons rencontrée à L’Aquila après le séisme   de 2009. Les charpentes en béton armé mise en place dans les églises de la ville par mesure de protection, décidée par les autorités compétentes, ont provoqué de graves destructions des dômes de celles-ci. Au contraire, des interventions plus respectueuses du caractère ancien des édifices, utilisant des matériaux plus compatibles avec ceux d’origine se sont avérées plus efficaces en matière de protection comme en témoignent les exemples que nous avons présentés dans le rapport de mission de l’AFPS? après la mission post-sismique effectuée à L’Aquila.

Charpente en béton armé ayant conduit à la destruction d'une église lors du séisme de l'Aquila
Charpente en béton armé ayant conduit à la destruction d’une église lors du séisme de l’Aquila
Source : G. Poursoulis

En conclusion, quels sont les défis pour la préservation du bâti des centres historiques ?

La difficulté de la préservation du patrimoine bâti des centres historiques, exposés aux risques naturels de nos jours, se trouve donc dans l’obligation qui est faite de les mettre aux normes de construction para sinistres modernes, avec des matériaux et des techniques qui ne sont pas toujours compatibles avec l’ancien. Pour réduire la vulnérabilité   de ces centres anciens il faut trouver un juste équilibre entre l’obligation de la mise aux normes et le respect du caractère historique de ces bâtiments. Peut-être cela passe t-il par acceptation de l’utilisation, après adaptation à nos exigences normatives, de techniques et de matériaux anciens qui ont fait leurs preuves dans les sociétés traditionnelles, ce que l’on appelle « les cultures para sinistres locales ».

A travers toute la planète et depuis la nuit des temps, les populations confrontées aux risques ont su s’en prémunir en utilisant des techniques de construction et des matériaux adaptés à leur environnement et aux risques encourus. Ces constructions sont visibles encore aujourd’hui pour qui souhaite les voir. Tout un pan de la recherche actuelle s’attache à retrouver et à réhabiliter ces cultures para sinistres locales afin d’une part, d’apporter à des populations défavorisées économiquement un accès à la protection para sinistres à moindre coût, et d’autre part de développer un habitat durable, répondant aux besoins de préservation de la planète, face aux changements climatiques auxquels nous sommes confrontés. Ces principes peuvent aussi être appliqués aux patrimoines bâtis pour leur préservation.

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