Lettre du Plan Séisme - 3e trimestre 2014, Dossier : Les séismes aussi passent au 2.0

Dossier : Les séismes aussi passent au 2.0 Dossier : Les séismes aussi passent au 2.0

Le développement d’internet et des objets nomades changent la donne en matière de catastrophes naturelles. Les alertes et les informations qui suivent leur apparition se propagent à grande vitesse auprès d’une population toujours plus nombreuse. Bien qu’imprévisibles, les tremblements de terre profitent aussi de ces évolutions.

Vous venez de ressentir une secousse ? Vous pouvez le signaler instantanément grâce à l’application gratuite pour téléphones mobiles SismoCom lancée par le Bureau Central Sismologique Français (BCSF?). Sur le même principe, le Centre Sismologique Euro-Méditerranéen (CSEM?) a lancé le 30 juin dernier sa propre application à visée internationale, dénommée LastQuake, et développée avec le soutien de la Fondation MAIF. Se voulant compréhensibles et simples d’utilisation de sorte que les personnes puissent répondre même en conditions de stress, SismoCom et LastQuake proposent toutes deux une série d’images. Elles représentent différentes situations permettant d’estimer la façon dont vous avez perçu le séisme   : assis chez vous, vous avez senti une secousse ? Votre plafonnier s’est mis à trembler ? Des objets sont tombés ? Des fissures sont apparues ? Il vous suffit de toucher du doigt la situation qui correspond le mieux à ce que vous avez vécu.

Applications mobiles SismoCom et LastQuake
Applications mobiles SismoCom et LastQuake

Et ce n’est pas tout. L’application LastQuake peut par exemple vous envoyer des notifications push (alertes spécifiques envoyées sur le smartphone ou la tablette) lorsqu’un séisme   s’est produit à proximité de l’endroit où vous vous trouvez. Quand vous partez en vacances, il vous suffit de relancer votre application pour qu’elle vous géolocalise de nouveau et qu’elle vous envoie les informations d’intérêt pour vous. « On espère pouvoir un jour ajouter une composante essentielle sur “comment réagir ?“, “que dois-je faire ?“, donner les consignes de bases comme couper le gaz ou évacuer si nécessaire », indique Rémy Bossu, le responsable du CSEM. « Il faudrait pouvoir le faire avec des gens dont c’est le métier, comme la Croix Rouge par exemple », poursuit-il.

SismoCom et LastQuake ne sont pas les seules applications mobiles dédiées aux séismes. La société française CynSIS a des velléités de créer un « réseau d’alerte sismique, mondial et solidaire », assisté d’une application mobile nommée QuakeShare. « L’idée de ce projet est venue au moment du séisme   de l’Aquila en Italie (le 6 avril 2009, ndlr)  », déclare Pierre-Marie Sarant, co-fondateur et président de la société, lauréat du concours Galileo Master 2011, dans une vidéo disponible sur YouTube.
« L’idée de base est d’utiliser l’appareil comme un compagnon qui peut nous apporter des informations, et derrière capter des datas, les analyser et s’en servir pour développer des services, pour les secours, pour les autorités et aussi pour les grandes entreprises dans le cadre de leur responsabilité sociétale », explique-t-il dans cette vidéo. Le site web de QuakeShare précise également que le téléphone portable pourra se transformer en balise de détresse afin d’aider les secours à localiser les victimes notamment.
A ce jour, CynSIS a lancé un appel au financement collaboratif sur internet afin de pouvoir concrétiser ce projet. Le « sérieux » de la société et la fiabilité de l’application à venir sont cependant mises en question par certains scientifiques qui s’interrogent en particulier sur la façon d’utiliser le smartphone comme « capteur de vibrations », tel qu’annoncé.

Deux milliards de Smartphones en circulation en 2015

Le développement et la multiplication de ce type d’applications mobiles révèle cependant la prise de conscience de l’importance croissante de ces nouveaux usages. En 2012 le nombre de Smartphones à travers le monde atteignait un milliard d’utilisateurs. Un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2015 selon les experts. Il y a deux ans, la ville de Nice avait été précurseur en France en lançant l’application mobile « Risques Nice ». « C’est une application gratuite basée sur trois outils », précise Yannick Ferrand, le responsable de pôle prévention et sécurité civile de la ville de Nice.

Le premier de ces outils donne la possibilité aux citoyens de signaler un événement comme la présence de fissures dans un bâtiment, des chutes d’arbres, des collines qui se ravinent, etc. Le second permet aux utilisateurs de s’inscrire à des alertes météorologiques, d’inondation ou de pollution notamment, qu’ils recevront par SMS ou message vocal. « Mais bien sûr, il n’en existe pas pour les séismes, puisqu’ils ne sont pas prévisibles », rappelle Yannick Ferrand. Le troisième outil, enfin, permet de consulter tous les documents liés aux risques. La possibilité d’envoyer des notifications push est en cours de développement.

L’application n’est pas spécifiquement dédiée aux tremblements de terre, mais elle permet malgré tout de fournir à ses utilisateurs des renseignements par SMS. « On donne une information de type “ séisme   ressenti sur Nice“, puis “épicentre localisé à tel endroit, de magnitude   tant“ et enfin “suivez les conseils“ en donnant des liens vers des sites internet spécialisés », précise le responsable de pôle prévention et sécurité civile de Nice. En outre, la ville a mis en place un compte sur le réseau de microblogging Twitter, qu’elle alimente régulièrement. « C’est complémentaire à l’appli, cela nous permet de toucher d’autres types de citoyens », assure Yannick Ferrand. Lors du séisme   du 7 avril 2014 au nord de Barcelonnette, le compte Twitter de la ville a ainsi gagné une centaine de « followers » supplémentaires en une soirée à peine. « Plus nous sommes réactifs, moins il y a de panique », insiste-t-il.

L’aide des réseaux sociaux

« Les gens ne conçoivent plus de ne pas être informés tout de suite », complète Gilles Martin, bénévole au sein de l’association des volontaires internationaux en soutien opérationnel virtuel (VISOV). « Avec les téléphones portables et les réseaux sociaux, nous avons un superbe outil entre les mains, la population mondiale s’en est emparée, elle connaît les codes, nous n’avons pas d’autres solutions que d’aller là ».

Carte collaborative réalisée par VISOV suite au séisme de l'Ubaye du 7 avril 2014
Carte collaborative réalisée par VISOV suite au séisme de l’Ubaye du 7 avril 2014
Source : VISOV

Le VISOV a mis au point une procédure qui permet de capter rapidement des données de type photos ou vidéos sur les réseaux comme Instagram, YouTube ou Twitter afin de réaliser des cartes collaboratives répertoriant les dégâts repérés par les citoyens. Un outil particulièrement efficace en cas d’inondation ou de cyclone. « Nous pourrions avoir un rôle à jouer sur un séisme   de type “big one“, en termes d’articulation des secours, par exemple, en synthétisant les dégâts et les dommages », imagine Gilles Martin.

Le réseau de microblogging Twitter suscite un intérêt particulier. « C’est un média qui permet d’aller dans les deux sens : de fournir et de récolter de l’information », souligne le volontaire du VISOV. Une équipe du service géologique américain (USGS?) a par exemple étudié la détection de tremblement de terre   via ce réseau. Dans un article intitulé « Twitter earthquake detection : earthquake monitoring in a social word », paru en 2011 dans « Annals of geophysics », les auteurs mettent en évidence que l’intérêt majeur de ce média est sa rapidité. « Les premiers Tweets sont envoyés une dizaine de secondes après que le séisme   a été ressenti », écrivent-ils.

Sur 5175 tremblements de terre enregistrés au catalogue de l’USGS pendant la période d’étude, 48 ont été détectés sur Twitter, avec seulement deux repérages erronés. « Les détections sont généralement liées à des événements ressentis largement ayant plus d’intérêt immédiat que ceux qui sont dans les zones où il n’y a pas d’impact humain », analysent Paul Earle et al. « Les détections sont aussi rapides : 75 % ont lieu dans les deux minutes après le séisme  , ce qui est considérablement plus rapide que les détections sismographiques dans les régions du monde qui ne sont que pauvrement instrumentées. » Ainsi, même si Twitter ne permet pas de détecter tous les séismes enregistrés par les équipements au sol, il a l’avantage majeur de répandre rapidement l’information qu’un séisme   significatif s’est produit, et à moindre coût. De son côté, le BRGM? qui se penche actuellement sur la mobilisation du réseau social Twitter suite au séisme   de Barcelonnette du 7avril 2014, indique-t-il qu’à l’instar des résultats obtenus par l’USGS, le suivi des Tweets échangés aurait ce jour-là permis de détecter le séisme   en moins d’une minute…
Pour autant, les capteurs sismologiques traditionnels demeurent indispensables pour une caractérisation fine, systématique et objective des séismes, et les informations alternatives telles que celles apportées par Twitter ne peuvent intervenir qu’en complémentarité de ces données sismologiques.

Les séismes 2.0 par Eric Appéré
Les séismes 2.0 par Eric Appéré
Source : E. Appéré pour planseisme.fr

Ces études font suite à la technique développée par le CSEM, qui a eu l’intuition dès 2004 d’exploiter les pics de fréquentation de son site web, le deuxième site d’information sur les séismes après celui de l’USGS. A titre d’illustration, 96 secondes après le séisme   de Barcelonnette, le nombre de nouveaux visiteurs est passé de quelques-uns par minute à près de 800.

En repérant les adresses IP? des nouveaux visiteurs qui se précipitent sur le site juste après avoir ressenti une secousse, le CSEM est capable, en moins deux minutes, de cartographier les localités où la terre a tremblé. « On ne localise pas les séismes mais ses effets, insiste Rémy Bossu, c’est important pour répondre aux attentes de la population. » En outre, constate le responsable du CSEM « le temps d’arrivée sur notre site suit la propagation des ondes ». Selon lui, cette méthode est complémentaire à celle de Paul Earl et al. de l’USGS. « On observe le même genre de choses mais pas dans les même pays : Twitter est par exemple interdit en Iran. En revanche en Turquie, Twitter détecte mieux un séisme   que notre site », explique-t-il.

Une autre étude du CSEM publiée en janvier dernier, utilisant a posteriori deux minutes de données de trafic sur le site du CESM a permis de localiser l’épicentre d’un séisme   aux Etats-Unis à 30 km près, sans aucune information sismologique. « Ce qui nous fait dire que les gens sont des sismomètres en temps réels », s’amuse Rémy Bossu. Le CSEM se pose également d’autres questions : le nombre de visiteurs dépend-il de la violence de la secousse ? Le nombre de visiteurs qui quittent le site en même temps peut-il permettre de détecter l’impact d’un séisme   ? etc.

Au-delà de l’exploitation des adresses IP des visiteurs de son site, le CSEM souhaiterait développer l’utilisation de micro-capteurs sismiques à l’image du réseau Quake Catcher Network (QCN) de Stanford (lire interview). Là, un réseau virtuel mesurant les vibrations sismiques s’est constitué à partir d’une communauté de personnes ayant branché ce type de capteur sur leur ordinateur et installé un logiciel qui envoie les données à l’université de Stanford.

« C’est un outil puissant de sensibilisation », martèle le responsable du CSEM. « Nous voudrions faire des opérations pilotes à Nice ou à Lourdes par exemple, dévoile-t-il. Pour cela nous aimerions nous associer avec un fournisseur d’accès internet pour que ce petit capteur avec le logiciel puisse se brancher sur la box, cela nous permettrait d’avoir un réseau très dense pour enregistrer les petits séismes ». Avis aux amateurs !

Pour aller plus loin

planseisme picto 17 pointi - Applications pour Smartphones :

- Volontaires internationaux en soutien opérationnel virtuel (VISOV)
- Communauté européenne QCN