Lettre du Plan Séisme - 2e trimestre 2015, Dossier : Les déchets causés par les séismes, parents pauvres de la gestion des catastrophes

Dossier : Les déchets causés par les séismes, parents pauvres de la gestion des catastrophesDossier : Les déchets causés par les séismes, parents pauvres de la gestion des catastrophes

Que faire des énormes quantités de déchets produits par les tremblements de terre ? Sur le territoire national plusieurs guides méthodologiques donnent des pistes pour anticiper les mesures à mettre en œuvre. Mais concrètement, sur le terrain, la prévention des déchets post-catastrophe est loin d’être une priorité.

Site de stockage temporaire de gravats suite au séisme et au tsunami de Tohoku
Site de stockage temporaire de gravats suite au séisme et au tsunami de Tohoku
Source : KYOD

Dans la nuit du 6 avril 2009, en plein cœur de l’Italie, la terre tremble à l’Aquila. Des bâtiments s’écroulent, se fissurent, beaucoup devront être démolis. En quelques secondes ce sont entre 1,5 et 3 millions de tonnes de déchets et gravats qui sont produits. Et encore, ce n’est rien face aux 8 à 10 millions de tonnes de déchets provoqués en Nouvelle-Zélande par le séisme   de Christchurch du 4 septembre 2010 et ses répliques  , dont la plus meurtrière, le 22 février 2011 a causé la mort de 182 personnes.

Pour la région de Canterbury, dont Christchurch est la capitale, cette quantité de déchets représente 20 fois plus que ce qu’elle a l’habitude d’absorber chaque année, en temps normal. C’est même trois fois plus que le flux annuel de déchets de la Nouvelle-Zélande toute entière, selon le Groupement d’expertise et d’intervention Déchets (GEIDE) post-catastrophe. Alors que dire des 23 à 60 millions de tonnes de déchets à Haïti suite au séisme   de 2010 ? Et surtout, que faire de ces déchets ? Certains présentent des risques, contiennent de l’amiante ou d’autres produits potentiellement toxiques. Tous ne peuvent pas être traités de la même manière et ne doivent pas être mélangés. Il ne suffit pas de faire des monticules dans un coin, au risque de polluer durablement les sols sur lesquels ils sont entreposés et les nappes d’eau environnantes. Bref, comment gérer ces déchets ? Comment les transporter, les stocker, les éliminer ?

Estimation des quantités de déchets produits par une sélection de séismes passés (source : GEIDE post-catastrophe)
AnnéeLieu du séisme  Quantité estimée de déchets
2010-2011 Christchurch – Nouvelle Zélande 8 à 10 millions de tonnes
2010 Haïti 23 à 60 millions de tonnes
2009 L’Aquila – Italie 1,5 à 3 millions de tonnes
2008 Sichuan – Chine 380 millions de tonnes
2005 Muzaffarabad – Pakistan 25 millions de m3
2004 Indonésie (séisme   et tsunami  ) 10 millions de m3
1999 Marmara – Turquie 13 millions de tonnes
1999 Chi – Chi – Taïwan 20 millions de m3
1996 Kobé – Japon 15 millions de tonnes
1994 Northridge – USA 3 millions de tonnes

D’autant plus que cette gestion postsismique des déchets doit s’articuler avec les priorités et contraintes de chacune des grandes phases de la « gestion de crise » : pendant la phase de l’urgence, d’abord secourir les victimes du séisme   et gérer les décédés ainsi que rétablir les services et infrastructures essentiels, puis, lors des phases « post-accidentelle » et de « reconstruction », assurer un retour progressif à la normale. La gestion des déchets doit donc être menée en parallèle et en cohérence avec les efforts de soutien aux populations, d’évaluation des dommages, de réintégration des logements, de reconstruction, etc. Faute de quoi, le GEIDE pointe le risque qu’une mauvaise gestion de ces déchets « paralyse les efforts de reconstruction et conduise à une gestion dégradée et porteuse pour l’avenir de risques sanitaires et environnementaux ».

La gestion des déhets post-sismiques vue par Eric Appéré

La France aussi concernée

Ce sont toutes ces questions que soulève le GEIDE dans un rapport rédigé à l’attention des particuliers, des collectivités territoriales et des acteurs économiques, dans lequel il rappelle que 21 433 communes sont soumises au risque sismique   en France. Les îles de Guadeloupe, de Martinique, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy sont particulièrement menacées, sans oublier dans l’Hexagone les Pyrénées, l’Alsace et le Sud-Est.

Le mémo pratique de l’Ademe « Intégration des déchets en situations exceptionnelles » à destination des conseils régionaux et généraux, rappelle que depuis le 1er janvier 2013, le cadre réglementaire de la planification des déchets prévoit que les Plans de prévention et de gestion des déchets dangereux (PPGD-D) et non dangereux (PPGD-ND) comprennent des mesures permettant d’assurer la gestion des déchets en situation exceptionnelle. Par ce terme, il faut entendre une situation susceptible de perturber la collecte et le traitement des déchets. Ce mémo définit les déchets post-catastrophes comme « les matériaux, matières, objets et dépôts qui, à la suite d’une catastrophe naturelle ou technologique, sont impropres à la consommation, inutilisables en l’état, susceptibles d’avoir un impact sur l’environnement, la santé humaine et la salubrité publique ou de porter atteindre à la biodiversité ».

Des déchets différents selon le type de catastrophe

Pour autant, « les types de déchets sont différents selon qu’il s’agit d’une inondation ou d’un séisme   », rappelle Daniel Monfort, ingénieur de recherche au BRGM?. Il s’est intéressé de près au sujet dans le cadre d’un projet de recherche qui n’a finalement pas vu le jour faute de financement. « Dans le cas d’une inondation, les bâtiments restent plus ou moins intacts, mais l’eau agit comme un vecteur de propagation, et un bidon d’essence peut se retrouver dans un champ », détaille-t-il.

A l’inverse, dans le cas d’un tremblement de terre  , les déchets ont plutôt tendance à rester sur place. « Sauf s’il est suivi d’un tsunami  , comme ce fut le cas au Japon le 11 mars 2011 », rappelle Daniel Monfort. En revanche, un séisme   produit beaucoup plus de gravats que dans le cas d’une inondation. « Et en filière déchet ensuite, cela n’a rien à voir », prévient-il. La question du recyclage est aussi à prendre en considération.
C’est pourquoi il est essentiel d’avoir un plan de gestion qui « aide à se poser les bonnes questions le jour où une catastrophe se produit, et permette de ne pas prendre de décisions qui vont dans le mauvais sens », souligne l’ingénieur de recherche du BRGM. D’autant que dans ces moments, la priorité va bien entendu au sauvetage des vies humaines.

Chaîne de tri manuel des déchets dans une zone provisoire de collecte et de tri, suite au séisme/tsunami de Tohoku - 2011
Chaîne de tri manuel des déchets dans une zone provisoire de collecte et de tri, suite au séisme/tsunami de Tohoku - 2011
Source : UNEP

« Il faut aussi évaluer ce que la filière déchet est capable d’absorber », insiste Daniel Monfort. Une réflexion en amont permet bien souvent d’adopter une stratégie efficace lorsqu’une catastrophe survient. Et pour cela, une prise de conscience de la nécessité d’élaborer ces plans de gestion de déchets est nécessaire.
Dans le cas de Christchurch en Nouvelle-Zélande, l’absence de planification préalable des déchets, dans une région pourtant connue pour sa sismicité  , « les autorités régionales et le gouvernement ont été amenés à improviser et à modifier les pratiques de gestion au fil des mois et des années », écrit le GEIDE. La fin de ces opérations de gestion des déchets exceptionnels est prévue pour 2016, soit près de six ans après la première secousse dévastatrice.

Le maire reste responsable

Le guide de juin 2014 de la direction générale de la prévention des risques (DGPR?) et du Cerema intitulé « Prévention et gestion des déchets issus de catastrophes naturelles : de l’anticipation à la gestion » se veut un guide opérationnel, agrémenté de fiches d’application pratiques. Il rappelle le contexte réglementaire qui prévoit les responsabilités incombant aux différents acteurs : « Dans le cas d’une catastrophe naturelle, la commune est productrice et détentrice des déchets. Elle doit mettre en place la collecte des déchets des ménages sans nuire à la salubrité publique. Le maire reste la personne responsable de la gestion des déchets de situations exceptionnelles qu’il s’agisse de déchets dangereux et non dangereux », rapporte-t-il.

Dans une liste non exhaustive, ce guide mentionne les types de déchets potentiels en fonction des sols. A titre d’illustration les zones occupées par de l’habitat urbain dense sont susceptibles de générer des déchets dangereux provenant d’équipements électroniques, de produits ménagers, de solvants, de bois traités en profondeur, de matériaux de construction contenant de l’amiante. Mais ils peuvent également produire des déchets non dangereux qu’ils soient inertes comme les cailloux non pollués, le béton, les tuiles, le verre etc., ou non inertes comme le mobilier, les vêtements, les médicaments ou encore les plastiques
.
Des outils pour estimer les volumes de déchets sont également proposés. Il s’agit par exemple de la formule USACE (United States Army Corps of Engineers) pour les tempêtes ou de la méthode MECaDePi pour les inondations. Mais rien pour les séismes…

Prévoir des sites d’entreposage intermédiaire

En revanche, le guide de juin 2014 consacre une large partie aux sites d’entreposage intermédiaire, à leur organisation, leur fonctionnement et à la façon de s’assurer de la qualité de ce qui y est entrepris. Et ce, que ce soit pour des sites de niveau 1, à savoir ceux où les déchets dangereux, le bois et les déchets verts, les meubles, les déchets d’équipements électriques et électroniques et d’autres déchets non dangereux sont regroupés, et pour le site de niveau 2 de massification et de tri des déchets.
L’objectif ? Eviter la dispersion des déchets dans l’environnement et limiter l’apparition ou la propagation de risques sanitaires et environnementaux, liés à un stockage non maîtrisé.

Avec ses formules de calcul des volumes de déchets et ses fiches pratiques sous forme de tableau à remplir, le guide de la DGPR et du Cerema constitue un outil pragmatique. La prochaine étape pourrait donc être la mise au point d’une méthodologie homogène sur l’ensemble du territoire, pour la prise en compte de ces déchets exceptionnels dans les PPGD, qui tienne compte des spécificités des différentes catastrophes.

En attendant, le rapport rédigé par l’association Robin des bois avec le soutien de l’Ademe suite à la tempête Xynthia de 2010, ou celui l’United Nations Environnement Program suite au tsunami   japonais de 2011, par exemple, permettent de se faire une bonne idée des enjeux que représente la gestion des déchets et surtout de la nécessité de son anticipation.

Progression du ramassage des déchets post tsunami entre mars et octobre 2011
Progression du ramassage des déchets post tsunami entre mars et octobre 2011
Source : REUTERS

Pour aller plus loin

planseisme picto 17 pointi +Sites internet :
- www.robindesbois.org
- www.geide.asso.fr
- www.fema.gov
+Guides et retours d’expériences :
- « Particuliers, collectivités territoriales, acteurs économiques - Séisme - Prévenir, réagir, rétablir », rapport du GEIDE
- « Quand le risque naturel rencontre le risque technique - Panorama des accidents industriels survenus lors du grand séisme et tsunami de Tohoku », rapport de la DGPR
- « Déchets post-catastrophe : risques sanitaires et environnementaux », rapport de l’association Robin des bois
- « Intégration des déchets en situation exceptionnelles dans les plans de prévention et de gestion des déchets non dangereux et dangereux », mémo pratique de l’Ademe
- « Managing post-disaster debris : the Japan experience », rapport de l’UNEP (en anglais)
- « Prévention et gestion des déchets issus de catastrophes naturelles : de l’anticipation à la gestion », rapport de la DGPR et du Cerema
- « Les déchets de la tempête Xynthia » : rapport de l’association Robin des bois
- « Disaster waste management guidelines », rapport de l’OCHA (en anglais)