Lettre du Plan Séisme - 1er trimestre 2016, Dossier : L'origine des séismes, qu'en disaient nos aïeux ?

Dossier : L'origine des séismes, qu'en disaient nos aïeux ?Dossier : L’origine des séismes, qu’en disaient nos aïeux ?

Parce qu’elles sont difficiles à appréhender, les causes des séismes ont fait l’objet de nombreuses interprétations dans le monde occidental au fil des époques. L’ordre divin a longtemps prédominé sur les croyances païennes avant que, lentement, la sismologie   n’émerge à mesure que les savants ont adopté une vision globalisée du phénomène dans l’espace et dans le temps.

Lisbonne gravure

29 avril 1905, la terre tremble à Chamonix, dans le massif du Mont-Blanc. Quelques jours après ce séisme  , la gazette d’Annonay, ville située en Ardèche à près de 200 kilomètres de l’épicentre, rapporte : « Ces mouvements sismiques n’ont eu aucune conséquence fâcheuse dans notre ville sinon celle de faire fortement marcher les langues, le lendemain matin ». C’est que depuis toujours, les séismes suscitent interrogation, stupeur et effroi. Pour s’en remettre, l’Homme a besoin de comprendre ces événements qu’il ne contrôle pas, et invoque ainsi des explications variées, qui ont évolué selon les lieux et les époques.

Les séismes et l’Antiquité : des représentations mythologiques aux lois naturelles

Dans la culture populaire de la Grèce Antique, les tremblements de terre sont volontiers expliqués par des causes mythologiques : sauts d’humeur de Poséidon - le très colérique dieu des mers -, tentatives d’évasion du géant Encelade emprisonné sous l’Etna par Athéna, ou encore changements de position du titan Atlas portant la lourde charge de la Terre sur ses épaules.

Encelade écrasé sous les rochers et se transformant en l'Etna
Encelade écrasé sous les rochers et se transformant en l’Etna
Source : Wikepedia Commons

Peu à peu, sous l’influence des philosophes grecs, la Terre est vue dans le monde antique occidental comme « caverneuse et passive, parcourue par des fluides ou principes actifs causant ses ébranlements », explique Pascal Bernard dans son livre « Qu’est-ce qui fait trembler la Terre ? À l’origine des catastrophes sismiques ». L’eau, l’air, le feu ou encore d’autres gaz comme l’éther, les éléments naturels constituent autant de sources d’explication possibles. Ainsi, pour le savant et philosophe grec Thalès, l’eau - sur laquelle la Terre est supposée flotter - est responsable de tempêtes souterraines se manifestant en surface par des séismes. D’autres penseurs grecs osent pour leur part un lien direct entre séismes et météorologie : ces derniers étant selon eux provoqués par des périodes de sécheresse ou, à l’inverse, par des pluies excessives, s’accompagnant pour les unes de profondes fissurations par dessiccation, et pour les autres d’effondrements de terres gorgées d’eau. C’est à peu de chose près la vision du phénomène sismique qu’avait Aristote au IVe siècle avant JC, et qui demeure chez les philosophes de l’empire romain.

Mais le développement de la chrétienté finit par faire taire les interprétations naturelles au profit du seul principe divin.

Au Moyen-Âge, les séismes mis au pas par la chrétienté

En Europe, à partir du Moyen-Âge et sur près d’un millénaire, il est communément admis que les séismes constituent des punitions infligées par le Créateur aux populations pécheresses ou insuffisamment pieuses. Ce n’est toutefois pas tout à fait l’avis de Pierre Alexandre, historien spécialiste du climat et des séismes à l’Observatoire Royal de Belgique : « La main de Dieu n’est pas la cause majeure donnée pour expliquer les séismes », déclare-t-il. « En fait, les chroniqueurs qui consignent les épisodes sismiques ne cherchent pas systématiquement de raison », peu incités, il est vrai, à trouver des explications rationnelles dans des temps agités où il n’est pas bon être considéré hérétique.

La vision de nos aïeux quant à l'origine des séismes vue par Eric Appéré
La vision de nos aïeux quant à l’origine des séismes vue par Eric Appéré
Source : E. Appéré pour planseisme.fr

Certaines explications déjà avancées par le passé refont tout de même surface, poursuit-il. Ainsi, dans son étude consacrée au séisme   de Bâle de 1356, l’enseignant et écrivain suisse Konrad Von Megenberg réhabilite-t-il la théorie d’Aristote qui, vieille de dix-sept siècles, attribue les tremblements de terre à l’action de vents ou de gaz souterrains.

Sur la lignée de la théorie de Pythagore, ce sont des feux souterrains qui sont invoqués pour expliquer le violent séisme   portugais de Lisbonne, survenu le 1er novembre 1755. Conjugué aux vagues du tsunami   et à l’immense incendie qu’il a provoqué, ce séisme   a en effet ravagé la ville et fait plus de 50 000 victimes. Ressenti dans une grande partie de l’Europe occidentale, ce séisme  , et plus encore la catastrophe qu’il a causée, suscitent alors l’intérêt des chercheurs et des philosophes. Les auteurs du « Journal historique, géographique, et physique de tous les Tremblements de Terre et autres événements arrivés dans l’Univers pendant les Années 1755 et 1756 » sont catégoriques : « Les matières sulfureuses et bitumineuses venant à fermenter après avoir été longtemps resserrées et retenues, auront causé des feux souterrains qui, ne trouvant pas d’issues libres, ont étrangement raréfié l’air des conduits intrinsèques, soulevé la terre par des violentes raréfactions et causé des secousses. » Voici donc une affaire réglée ! Mais la catastrophe suscite également une vive polémique entre deux célèbres philosophes des Lumières. Voltaire, dans son « Poème sur le désastre de Lisbonne » (1756), déplore pour sa part « la cruauté du sort », explique que « Dieu s’est vengé » et « ne s’élève point contre la Providence ». Dans une lettre datée de la même année, Rousseau le critique violemment : seul l’Homme est responsable du lourd bilan humain et matériel puisque « la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons ». Indépendamment de l’origine des séismes, une idée nouvelle fait donc son apparition : l’Homme pourrait avoir une responsabilité directe dans les « catastrophes naturelles » !

Rousseau et Voltaire représentés sur la façade du Panthéon
Rousseau et Voltaire représentés sur la façade du Panthéon

Cette brèche de taille dans le dogmatisme, qui avait mis en sommeil prolongé toute velléité d’explication scientifique du phénomène sismique, ne fait cependant pas cesser les nombreuses processions religieuses postsismiques implorant la clémence de Dieu. Dans son ouvrage consacré au séisme   de Lisbonne, Jean-Paul Poirier livre ainsi qu’il était alors « de bon ton de se donner un protecteur contre les tremblements de terre futurs » : ce sera ainsi de manière assez arbitraire que Saint François Borgia sera désigné protecteur contre les séismes de Lisbonne, mais aussi de Naples en Italie, ou encore de Valence en Espagne. Une mesure parasismique à l’efficacité contestable, que le Premier ministre portugais de l’époque eut la clairvoyance de doubler de mesures architecturales pour réduire la vulnérabilité   de Lisbonne…

Le foisonnement des croyances contribue à l’émergence de la science

Si le rationalisme évoqué chez Rousseau ne cesse alors de se développer et, les théories naturalistes de reprendre le dessus sur la vision divine, il demeure difficile de se défaire des théories des philosophes grecs. Ainsi, la météorologie (voir interview) est par exemple associée aux séismes jusqu’au début du XXe siècle, comme le montre à nouveau l’exemple du séisme   chamoniard de 1905 via la plume du journal de Louhans (Saône-et-Loire), qui indique que « le temps orageux de ces jours derniers était sans doute un pronostic de ce phénomène ».

Mais, comme en Grèce dans l’Antiquité, la météorologie n’est pas la seule candidate. Sur ce même événement, un journal jurassien invoque dans son édition du 3 mai des causes telluriques : « Dans les intimités de la croûte   terrestre, (…) l’égouttement des eaux, la poussée de gaz, les réactions mécaniques, thermiques, électriques, magnétiques, etc., doivent nécessairement provoquer sans trêve (…) des dislocations, des effondrements, des fissurations, qui ne sont pas sans retentir, parfois sous une forme dramatique, à la surface ». Pour ne pas être en reste, le journal de la Vallée d’Aoste invoque quant à lui une source volcanique pour ce séisme   : « On croit que la secousse soit partie des montagnes de l’Auvergne, pleines de volcans » (5 mai 1905). Et l’abbé Moreni de l’Observatoire de Bourges de prendre de la hauteur en cherchant la réponse dans le ciel : « L’activité solaire était l’annonce de profondes perturbations terrestres et (…) elle devait nécessairement coïncider avec des tremblements de terre » (journal d’Alsace-Lorraine, 2 mai 1905).

Après une première intuition visionnaire du géologue anglais Robert Hooke au début du XVIIIe siècle, qui émit l’hypothèse que les séismes pouvaient être en partie responsables de la formation des montagnes, ce sont donc les géologues qui ont déployé – entre le XVIIIe et le XIXe siècle - de réels efforts pour tenter de comprendre la cause des séismes par l’entremise de leur science. Après d’âpres débats, la vision des séismes comme étant l’expression de déplacements soudains le long de failles s’impose peu à peu, alors que la science descriptive conduit à la consignation soigneuse et de plus en plus systématique, des effets « macrosismiques » des séismes conduisant à une qualification de l’intensité   des secousses. C’est ainsi qu’à partir des notes consignées par les institutions portuaires qu’il a collectées parfois vingt ans après les faits, le géologue Charles Sainte Claire Deville établit l’une des premières mesures de la vitesse des ondes sismiques à 2km/s, entre la Guadeloupe et l’Amérique latine, lors du séisme   du 8 février 1843.

Dans le même temps, de multiples tentatives d’explication de l’origine des séismes par l’entremise d’autres sciences sont menées avec moins de succès : après que l’électricité eut un temps été évoquée au milieu du XVIIIe siècle, « Alexis Perrey est l’un des premiers sismologues à faire un lien entre séisme   et phases lunaires, mais sa démonstration n’est pas pertinente », relate à titre d’exemple Jérôme Lambert, sismologue au BRGM?.

La vision planétaire des séismes pose les jalons de la sismologie   moderne

En France, un réel tournant est pris grâce aux travaux de l’ingénieur Fernand de Montessus de Ballore. Au cours d’un séjour en Amérique centrale comme chef militaire, il livre ses premiers résultats concernant les tremblements de terre locaux à l’Académie des sciences en 1884. Il jette ainsi les bases d’une nouvelle science, la géographie sismologique, et s’intéresse à la construction parasismique. Cinq ans plus tard, l’apparition des séismographes permet d’établir les premières mesures précises des ondes sismiques. L’avènement de la sismologie   instrumentale suscite de grands espoirs quant à la progression rapide des processus naturels à l’œuvre, comme l’exprime Camille Flammarion dans l’édition du Petit Marseillais du 17 juin 1909, quelques jours seulement après le terrible séisme   provençal de Lambesc : « Le progrès marche, et le génie de l’Homme prendra possession de la Terre comme il a su prendre possession du ciel, en soumettant au calcul tous les grands phénomènes cosmiques. »

En effet, au début du XXe siècle, le problème change d’échelle : il s’agit désormais de comprendre les mécanismes généraux à l’œuvre dans le globe et responsables de l’accumulation de contraintes le long des failles… et donc des séismes. La réflexion porte un moment sur la Terre qui se refroidit, se ratatine sur des millions d’années et fractionne ses failles géologiques. « Les scientifiques parlent de refroidissement progressif et non plus de feu, de poudre, d’explosion », souligne Pascal Bernard.

Introduite en 1912 par Alfred Wegener via le principe de « dérive des continents », ce n’est finalement que dans les années 1960 qu’est acceptée la théorie de la tectonique des plaques  , selon laquelle des mouvements de convection au sein du manteau terrestre donnent lieu au découpage en plaques rigides de la couche externe de la Terre, la lithosphère  , et à leur déplacement les unes par rapport aux autres.

Depuis lors, les scientifiques continuent d’améliorer les techniques de mesures et de modélisation, « mais rien de très nouveau n’a encore été découvert » concernant l’origine des séismes, estime Pascal Bernard. Pour autant, bien que la théorie de la tectonique des plaques   soit aujourd’hui universellement adoptée par la communauté scientifique, des croyances ancestrales se perpétuent, et il n’est pas rare d’entendre encore l’invocation de punitions divines pour expliquer la survenue de tel ou tel séisme   destructeur : probablement l’Homme a-t-il encore besoin de se rassurer face à des phénomènes naturels dont la puissance le dépasse.

Pour aller plus loin

planseisme picto 17 pointi - Livre de Pascal Bernard Qu’est-ce qui fait trembler la Terre ? À l’origine des catastrophes sismiques , Éditions Belin, 2003, réédition courant 2016
- Livre d’Emanuela Guidoboni et de Jean-Paul Poirier Quand la Terre tremblait, Éditions Odile Jacob, 1997
- Livre de Jérôme Lambert Les Tremblements de terre en France : hier, aujourd’hui, demain, Éditions BRGM, 2004
- Tremblements de terre. Histoire et archéologie