Lettre du Plan Séisme - 4e trimestre 2014, Dossier : 10 ans du séisme des Saintes

Dossier : 10 ans du séisme des Saintes Dossier : 10 ans du séisme des Saintes

Le 21 novembre 2004 un séisme   de magnitude   6,3 secouait les Saintes et toute la Guadeloupe. Pour la population locale en particulier, cet événement a constitué une prise de conscience brutale du caractère sismique des Antilles françaises. Dix ans plus tard, l’émotion est retombée et la mémoire commence à s’effacer. C’est l’occasion pour nous de revenir sur cet épisode qui a conforté la France dans la nécessité de gérer au mieux la prévention du risque sismique   sur son territoire.

« C’était un dimanche matin, à 7h42, ça m’a réveillé. » En 2004 Vincent Courtray, aujourd’hui responsable de la cellule centrale interministérielle d’appui au plan séisme   Antilles (CCIAPSA?) et chef du bureau des risques naturels terrestres au ministère du développement durable, ne travaille pas encore sur le risque sismique  . Mais il comprend tout de suite ce qui est en train de se produire. « Je connaissais les comportements à adopter, je me suis protégé sous l’encadrement de la porte « , se souvient-il.

Au troisième étage d’un immeuble de Gourbeyre, à 35 km de l’épicentre, Didier Bertil a le même réflexe, il entraîne sa femme et sa fille sous un coin de porte. « J’avais déjà ressenti des séismes, notamment en 1997 à Djibouti, mais pas aussi forts, se remémore ce sismologue du BRGM?, il n’y a pas eu de dégâts, pas de fissures dans le bâtiment en béton dans lequel nous étions, mais des objets assez lourds sont tombés par terre « . Pendant une vingtaine de secondes qui paraissent une éternité, le sol tremble. Tous ceux qui l’ont vécu se souviennent de ce 21 novembre. « Beaucoup de personnes sont sorties dehors, certaines se réfugiaient dans les voitures à cause de la pluie », se souvient encore Didier Bertil.

Peu de temps après cette première secousse, le sol recommence à remuer. « En tant que sismologue, je savais qu’il s’agissait de répliques  , que l’immeuble n’allait pas nous tomber sur la tête, mais la population était effrayée », raconte le chercheur du BRGM. 

Église de Terre de Bas après le séisme
Église de Terre de Bas après le séisme
Source : BRGM?

C’est le début d’une crise sismique qui va durer près d’un an. Au total plus de 30 000 répliques   ont été enregistrées par les instruments de l’observatoire volcanique et sismologique de la Guadeloupe (OVSG?) dont près de 2 000 rien que dans les premières vingt-quatre heures. Et la plus forte, d’une magnitude   de 5,9, a fait tomber le toit de l’église de Terre de Haut en février 2005.

Le séisme   du 21 novembre 2004 provoque l’endommagement et l’écroulement de nombreux bâtiments, en particulier aux Saintes toutes proches de l’épicentre, jetant ainsi de nombreuses personnes à la rue. Le collège de Terre de Bas sert de lieu d’accueil. Et à Trois Rivières, une fillette est tuée par l’effondrement d’un mur intérieur de sa maison.

La première étape consiste donc à rassurer la population, expliquer le phénomène qui vient de se produire, lutter contre l’irrationnel et les rumeurs. « Certains avaient l’impression que la préfecture cachait des choses », relate Didier Bertil.

L’apport de la science

A la faveur d’une campagne en mer pilotée par l’institut de physique du globe de Paris (IPGP?) en 1998, les failles sous-marines susceptibles d’engendrer des séismes aux Antilles avaient été repérées. C’est ce qui a permis d’identifier rapidement quelle était celle à l’origine de ce tremblement de terre  . « C’était une information importante pour la préfecture, analyse François Beauducel, directeur de l’OVSG de 2000 à 2007, car on a pu dire qu’il s’agissait d’un phénomène de rupture classique de faille   normale, et que compte tenu de son envergure, toute l’énergie accumulée probablement pendant une centaine d’années avait été relâchée ».

L’observatoire est donc en mesure d’affirmer que la série de répliques   qui s’ensuit va suivre une loi décroissante et que, statistiquement, elles seraient moins fortes que la secousse initiale. « Bien sûr, on ne peut donner que des probabilités et cela ne signifie pas qu’il n’y a plus de risques, insiste l’ancien directeur de l’OVSG, mais si la faille   avait fait 50 km d’envergure au lieu de 20, on aurait pu dire “attention, il peut y avoir des séismes encore plus importants“ ».

Pour François Beauducel, « cette expérience constitue un bel exemple de la façon dont la recherche fondamentale contribue à des choses extrêmement concrètes pour améliorer la gestion de crise notamment, et informer la population ». Même si le personnel de l’observatoire se dit fier d’avoir été correctement préparé, cet événement a permis d’apporter un certain nombre d’améliorations : le réseau de capteurs et de stations lointaines a été renforcé et des collaborations avec les collègues des îles anglophones comme Trinidad ont été accélérées.

L’outil qui permettait de renseigner des informations sur chacun des séismes antillais a été simplifié. « On était habitué à dépouiller 3-4 séismes par jour, quand il y a plusieurs milliers de répliques  , il faut avoir un outil qui permette d’être plus efficace », insiste l’ancien directeur de l’observatoire. En parallèle, les tailles des disques durs ont été augmentées afin d’être en mesure de stocker toutes les informations. Et puis il a fallu apprendre à gérer des instruments de mesures qui saturaient car ils n’étaient pas dimensionnés pour ces quantités d’énergie, et ceux qui communiquaient par voies téléphoniques et non par radio, de telle sorte que le réseau téléphonique de l’observatoire s’est retrouvé saturé… « Aujourd’hui, on est encore mieux préparé car on a intégré ce retour d’expérience », assure François Beauducel.

Le séisme des Saintes vu par Eric Appéré
Le séisme des Saintes vu par Eric Appéré
Source : E. Appéré pour planseisme.fr

Informer, rassurer, prévenir

« Il a fallu gérer les médias », se souvient-il aussi. Avec ses collègues scientifiques, il passe régulièrement à la télé et organise des conférences sur la prévention des risques. « On a même dû fermer les portes de la bibliothèque du Lamentin tellement il y avait de monde, se rappelle Didier Bertil, le sismologue du BRGM, alors qu’auparavant il y avait rarement plus de dix personnes à ce genre de manifestation. »

Dès le lendemain du séisme  , la ministre de l’Outre-Mer Brigitte Girardin, venue sur place constater les dégâts et apporter le soutien du gouvernement à la population, demande à François Beauducel de se rendre aux Saintes. « Ce que j’ai fait, indique le chercheur de l’institut de physique du globe, les passages à la télé ne suffisaient pas. Je suis allé dans les camps de réfugiés expliquer, rassurer. Il y avait des mouvements de panique, même les pompiers et les gendarmes étaient dépassés par les événements. »

« Il faut dire que les gens ne s’attendaient pas à un séisme   de cette taille-là aux Saintes », poursuit Didier Bertil. Le dernier tremblement de terre   destructeur en Guadeloupe datait de 1897. Autant dire que personne n’en avait conservé la mémoire. Pourtant, des brochures étaient distribuées et des campagnes de prévention régulièrement organisées en Guadeloupe et en Martinique. Et comme le rappelle Vincent Courtray : « le séisme   de 2004 est encore bien inférieur à ce qu’on attend aux Antilles ». La Guadeloupe a d’ailleurs déjà connu un grand séisme   destructeur dont la magnitude   est estimée à 7,5 – 8. C’était en 1843… « On a du mal à expliquer que l’on doit se prémunir contre un séisme   du type de celui de 1843, beaucoup plus puissant », explique Guillaume Steers, depuis peu chef du pôle eau à la DEAL de Guadeloupe après y avoir exercé le poste de responsable du pôle risques naturels.

Le séisme   de 2004 rebat cependant les cartes. D’autant qu’il est suivi un mois plus tard, du séisme   de Sumatra qui a provoqué le tsunami   dévastateur. Et en 2007 c’est au tour de la Martinique d’être secouée par un tremblement de terre   de magnitude   7,4. Situé à 150 km de profondeur ce dernier fait heureusement relativement peu de dégâts. Le risque sismique   est alors au cœur des préoccupations antillaises.

Des travaux toujours en cours dans le cadre du plan séisme   Antilles

« On n’avait pas attendu ces événements pour mettre en place une politique de prévention des risques », assure Vincent Courtray. Mais les actions dites « immatérielles » de communication, de sensibilisation, de formation des professionnels à la construction parasismique ou de préparation à la gestion de crise, reçoivent une attention particulière et un accueil favorable après ces événements.
Une campagne de prévention dédiée aux touristes est élaborée. Des DVD à destination de scolaires sont réalisés. L’émission « C’est pas sorcier » consacrée aux tremblements de terres est tournée sur place. Ou encore 38 000 sifflets-lampes sont distribués. « On a aussi mis en place la semaine Sismik en Guadeloupe, indique-t-il, tous les ans pendant une semaine en novembre, un zoom est effectué sur les séismes, avec des conférences, des films, des informations dans les journaux, etc. » Les acteurs de cet événement font cependant attention à ne pas donner l’impression qu’il existe « une saison sismique », comme il existe une saison cyclonique, pour laquelle les Antillais possèdent une bonne culture du risque.

Les actions immatérielles se poursuivent, avec un portage accru par les collectivités territoriales, et notamment le conseil régional, avec un soutien de l’État. Il est important de cibler ces actions sur les missions de chacun et de responsabiliser la population, et notamment les maîtres d’ouvrage, dans le but de les inciter à réduire le risque lié à leur patrimoine, dans la mesure des leurs moyens, par des choix d’investissements adaptés.

En 2007, le plan séisme   Antilles est lancé. « La grosse nouveauté, c’est qu’il donne des moyens pour agir sur le bâti », intervient Guillaume Steers.

La première phase du plan (2007-2013) a permis d’établir un diagnostic du bâti public et d’entamer des travaux de renforcement parasismique ou de reconstruction, avec en priorité les écoles, les logements sociaux, les bâtiments de santé, ceux de l’Etat, des pompiers etc. L’objectif à terme : réaliser les travaux nécessaires pour que ces bâtiments résistent à un séisme   aussi important que celui de 1843 (voir l’article sur le bilan de la 1re phase du plan). « Il peut s’agir de démolition puis reconstruction, de confortement parasismique en ajoutant des murs de contreventement ou des tabliers métalliques, on peut aussi supprimer des étages comme cela a été fait à l’hôpital de la Trinité en Martinique », énumère Vincent Courtray. La seconde phase qui s’étale de 2015 à 2020 a vocation à poursuivre les travaux, en accélérant le rythme. « Trente écoles ont déjà été refaites, trente autres sont en cours et il en reste encore 460 », souligne-t-il. Même si beaucoup reste à faire, « le plan séisme   Antilles a permis une nette amélioration de la situation », reconnaît Guillaume Steers.

Pour aller plus loin

planseisme picto 17 pointi - Poster « Que nous enseignent les séismes passés ? » dédié au séisme des Saintes
- Note de synthèse du BCSF sur le séisme des Saintes