Dossier Séismes et littérature, quand la création surgit de la destruction, 3 questions à Rodney Saint Eloi

3 questions à Rodney Saint Eloi3 questions à Rodney Saint Eloi

Rodney Saint Eloi3 Né à Haïti, l’écrivain Rodney Saint Eloi vit aujourd’hui à Montréal où il a fondé les éditions Mémoires d’encrier. Au moment du séisme   de janvier 2010, il venait d’atterrir à Haïti et se trouvait en compagnie de l’Académicien Dany Laferrière. Quelques mois plus tard, il publie Haïti Kenbe La, 35 secondes et mon pays à reconstruire (Michel Lafon - 2010).3

« Haïti produit deux choses : des écrivains et des séismes. »

2L’écriture est-elle une réaction face à l’insensé, à l’insupportable et à l’imprévisible ?2
L’écriture permet d’atteindre cet absolu que la vie refuse. L’écriture aide à dépasser les failles du séisme  . Il y a une jeune génération d’écrivains (de jeunes femmes et hommes de moins de trente ans) qui commencent à porter le témoignage. Ces jeunes écrivains prennent acte. Et montrent le délabrement.

Haïti est un séisme   permanent. L’esclavage. La colonisation. La misère. L’exclusion. Les riches qui détestent les pauvres. Le pays vit de secousses en secousses. Le tremblement fait partie de l’ADN de l’Haïtien. Que peut-on écrire sinon ce dont on rêve. La littérature est ce par quoi le pays arrive à exister. Haïti produit deux choses : des écrivains et des séismes.

2Est-ce que la connaissance scientifique des séismes change la façon dont les écrivains abordent ce phénomène ?2
Aujourd’hui, on connaît mieux les causes du séisme  . Les termes pour parler du séisme   font partie du discours social. Et le constat de la mort est devenu bien plus imminent. On sait tous que la faille   est présente sur le territoire. On sait tous que le Cap Haïtien n’est pas une ville, mais une grosse fissure. On sait ça. On perd la naïveté. On sait que tout est fissuré. Mais paradoxalement, c’est de là que provient la lumière. Et aussi cette quête d’absolu que revendique la littérature.

2Pour les écrivains touchés personnellement par un séisme  , pourquoi écrire ?2
Depuis le dernier séisme   de 2010, mon écriture en est restée imprégnée. Je suis arrivé à Port-au-Prince le jour du séisme  . J’ai publié Haïti Kenbe la (Lafon, 2010) ; Récitatif au pays des ombres (Mémoire d’encrier, 2011), Refonder Haïti (Collectif).

J’écris pour oublier. Ou pour pouvoir vivre avec. C’est aussi un acte de mémoire… car les paysages n’existent plus. Il faut les garder comme une archive secrète en soi. Je me surprends à écrire sur Port-au-Prince, à chercher les zones secrètes de la ville. Car Port-au-Prince est désormais une fiction. Tant d’endroits défigurés. Je fais en sorte que tout soit enfoui en moi. Pour ne pas les perdre. J’écris pour témoigner…Pour ne rien perdre de la dignité des gens que j’aime. Le plus dur dans le séisme   est qu’il avilit les êtres et les choses. Il faut en soi les restituer. Les faire revivre. J’écris pour garder vive la mémoire. Pour éviter l’oubli. Pour vivre avec les fondamentaux. L’enfance. Les paysages qui nous ont vus grandir. Et pour redonner aux morts leur visage et leur sépulture.